Textile : le nouveau cahier des charges privilégie le recyclage sans freiner la surproduction
En 2024, 886 000 tonnes de textiles neufs ont été commercialisées en France, soit 3,5 milliards de vêtements, chaussures et articles de linge de maison. Dans le même temps, la filière à responsabilité élargie du producteur n’a collecté que 289 000 tonnes de textiles usagés. Le taux de collecte atteint 36,5 %, alors que les opérateurs de collecte et de tri signalent depuis deux ans une saturation de leurs stocks.
Présenté après plus d’un an de discussions, le nouveau cahier des charges de la filière textile doit entrer en vigueur le 1er janvier 2027. Il augmente fortement les moyens consacrés au recyclage, mais ne prévoit aucune trajectoire chiffrée pour réduire les volumes de produits neufs mis sur le marché. Zero Waste France estime que ce choix ne répond pas à la cause principale de la crise actuelle : la progression continue de la production textile.
Une réforme sans objectif de réduction de la production
La refonte de la filière couvrant les textiles d’habillement, le linge de maison et les chaussures a débuté en mai 2025. Elle devait apporter des réponses immédiates et durables à une filière confrontée à l’accumulation des vêtements collectés, à la baisse de leur qualité et au manque de débouchés. Chaque habitant voit désormais l’équivalent de 53 nouveaux produits textiles arriver sur le marché français chaque année.
Le texte concentre pourtant ses mesures sur la gestion des produits après leur utilisation. Il fixe un objectif de diminution des textiles présents dans les ordures ménagères résiduelles, ce qui revient principalement à augmenter leur collecte. Aucun objectif global de réduction des déchets textiles ni aucune limite portant sur les quantités commercialisées n’apparaît dans le nouveau cadre.
La production est uniquement abordée à travers les éco-modulations appliquées aux entreprises. Une nouvelle prime fondée sur l’impact environnemental des produits est prévue, sans création de pénalité supplémentaire. La seule sanction existante concerne les composants qui perturbent le recyclage des vêtements, du linge ou des chaussures.
Un financement massif consacré au recyclage
Le développement des capacités françaises de recyclage constitue la principale orientation du nouveau cahier des charges. Les quantités de textiles devant entrer dans une installation située à moins de 1 500 kilomètres du centre géographique de la France devront atteindre 55 000 tonnes en 2029, puis 165 000 tonnes en 2031.
Une enveloppe financera les nouvelles installations, leur fonctionnement, le tri complémentaire et la préparation des matières. Son montant passera de 52 millions d’euros en 2027 à 108 millions d’euros en 2031. Au total, 419 millions d’euros doivent être mobilisés sur cette période.
À partir de 2029, une aide supplémentaire pourra être déclenchée si les objectifs de recyclage ne sont pas atteints. Son montant dépendra de l’écart constaté entre le résultat obtenu et la cible réglementaire. Ce mécanisme constitue une nouveauté pour la filière, alors que de nombreux objectifs de collecte, de réparation et de réemploi restent aujourd’hui hors d’atteinte.
Le calendrier soulève toutefois une difficulté. Les nouvelles obligations s’appliqueront dès janvier 2027, tandis que les capacités industrielles supplémentaires ne devraient être pleinement opérationnelles qu’à partir de 2030, voire plus tard. Le cahier des charges ne précise pas le traitement réservé, pendant cette période, aux textiles collectés qui ne peuvent être ni réemployés ni recyclés.
Le risque d’un recours durable à l’incinération
L’absence de solution transitoire pourrait prolonger l’envoi de textiles vers l’incinération ou leur transformation en combustibles solides de récupération. Durant les discussions préparatoires, le ministère de la Transition écologique avait envisagé de multiplier par huit les tonnages destinés à l’incinération d’ici 2031 par rapport au niveau actuel.
Zero Waste France redoute que cette évolution augmente la pression sur les installations existantes et favorise la construction de nouvelles capacités de combustion. Ces équipements nécessitent des investissements industriels de long terme et doivent recevoir des volumes réguliers de déchets pour fonctionner. Une solution présentée comme temporaire pourrait donc s’installer durablement dans l’organisation de la filière.
Le nouveau cahier des charges ne fixe aucune trajectoire contraignante de réduction des volumes transformés en combustibles. Il ne prévoit pas non plus de clause imposant une réévaluation du dispositif à une date déterminée. Les quantités collectées pourraient continuer à augmenter avant que les capacités de recyclage annoncées soient disponibles.
Des moyens réduits pour la réparation et le réemploi
Le fonds consacré à la réparation devait recevoir 36,6 millions d’euros en 2027 et 44 millions d’euros en 2028 selon le précédent cahier des charges. La nouvelle version limite son budget à 19 millions d’euros en 2027, avec un plafond de 33 millions d’euros en 2031. Sur les seules années 2027 et 2028, l’enveloppe atteindra 41,5 millions d’euros, contre 80,6 millions prévus auparavant.

Ce fonds ne financera plus uniquement les bonus versés aux consommateurs qui font réparer leurs produits. Il devra aussi couvrir la communication autour du dispositif et certaines actions de formation professionnelle. Le montant du bonus réparation ne progresse pas, alors que le coût d’une réparation reste souvent peu compétitif face à l’achat d’un produit neuf à bas prix.
Le fonds destiné au réemploi et à la réutilisation demeure fixé au minimum réglementaire de 5 % des éco-contributions. Les objectifs de réemploi local augmentent pourtant sans ressources complémentaires. Des entreprises mettant des produits neufs sur le marché pourront également bénéficier de cette enveloppe pour développer leurs offres de seconde main ou leurs systèmes de reprise contre des bons d’achat.
Zero Waste France demande que la part consacrée au réemploi soit portée à 10 % des éco-contributions. Selon l’association, les moyens actuels ne correspondent pas aux volumes générés par les 3,5 milliards de produits neufs commercialisés chaque année.

Les opérateurs du tri exposés à une baisse des soutiens
Les entreprises et associations de l’économie sociale et solidaire occupent une place centrale dans la collecte manuelle, le tri et le réemploi local des vêtements. Le soutien versé pour ces opérations restera fixé à 268 euros par tonne, sans mécanisme annoncé pour tenir compte de l’inflation ou d’une hausse future des coûts.
Une réduction sera appliquée aux tonnages qui ne sont pas réemployés localement ou envoyés vers une installation de recyclage considérée comme proche. Cette baisse atteindra 10 % en 2027, puis 30 % en 2030. Le texte autorise aussi l’éco-organisme à instaurer un coefficient lié à la productivité des centres de tri, dont les modalités restent à préciser.
Ces conditions font dépendre les financements de la qualité et de la destination finale des textiles collectés. Les opérateurs ne contrôlent pourtant ni la conception des produits ni leur aptitude au réemploi ou au recyclage. Les vêtements fragiles, fabriqués avec des mélanges de matières ou déjà très dégradés réduisent directement les possibilités de valorisation.
Les difficultés ont déjà des conséquences sur l’emploi et le maillage territorial. Début juin 2026, Le Relais a annoncé la suppression de 60 emplois d’insertion dans la filière textile et le retrait de plus de 4 000 bornes de collecte.
Une consultation publique ouverte jusqu’au 29 juillet
Le projet de cahier des charges est soumis à consultation publique du 8 au 29 juillet 2026. Les citoyens peuvent transmettre leurs observations sur les objectifs de collecte, les financements du recyclage, la place accordée à la réparation et les conséquences du dispositif pour les opérateurs locaux.
Les contributions porteront sur des mesures destinées à encadrer la filière à partir de 2027. Elles interviennent avant l’adoption définitive du texte, dans une période où les volumes de textiles neufs et usagés continuent de progresser.
